05 février 2009

La Source Dualiste

Fuite

D’abord cette sensation de légèreté qui grimpe des orteils aux cheveux, comme une colonie de fourmis funambules qui tresseraient des échafaudages de cordes de chanvre tout autours de mon corps. Gullivers a du ressentir les même impressions en se faisant ligoter par les lilliputiens surmontant leurs peurs du géant. Moi, je ne cherchais pas à effrayer les fourmis, je me contentais de les ignorer. De toute façon, comment aurais-je pu faire autrement, il n’y avait et n’aurait jamais de fourmis dans cet univers aseptisé et lumineux de néons publicitaires.

Ensuite, une montée fulgurante de sensations grisantes qui exacerbaient tous mes sens, comme si une bombe au napalm avait explosé dans ma tête. Mon cerveau était un Vietnam qui subissait un pilonnage métronomique de phosphore. On se regardait comme des réfugiés prisonniers de cette consommation qui galopait sur deux jambes et tombait sur le vide. Nous étions six, puis cinq et, de chutes en disparitions, je fus le dernier. Comme chacun des cinq autres. En ce jour du 24 décembre, les geôliers étaient trop occupés pour nous protéger.

J’étais seul, mais nous étions.

Je tissais inconsciemment, atrocement, des milliers de liens qui s’accrochaient au petit bonheur la chance aux sternums avoisinant mon périphérique et qui me tractaient aléatoirement d’allées en devantures, de portes en escalators. Je me perdais par l’indifférence des bourreaux, espérant la reconnaissance des cagoulés pour exister. J’errais, tracté par des milliers de ventres qui couraient ombres à terre. Je galopais par nécessité de suivre ce rythme imposé, trouvant mon souffle dans les respirations perdues par les chocs sourds des homo-tamponneurs.

Assis contre un pilier qui trônait au milieu de ce hall situé entre le troisième et quatrième étage, je regardais mon univers dans les paumes de mes mains collées à mes paupières, dans les psaumes des saints loués à des prières, dans les génomes des nains noyés dans les gouttières, dans les sommes des riens  rajoutées aux misères. Il fallait se reprendre, quitter cet échiquier où toutes les cases étaient noires, et les rois déchus. Se redresser, refleurir, chercher le soleil dans ce monde artificiel.

Debout, enfin, les jambes comme des troncs d’arbres, solides, inconscients des incendies. Seul le premier rat trompe, le suivant rétablira l’équilibre. La menace s’approchait dans cette descente vers un approximatif rez-de-chaussée. Comment s’échapper quand on se court après aussi vite qu’on cherche à se fuir ? Le souffle court, on se demande, un court instant, si l’adaptation à la vitesse du fuyard ne vaut pas également sur sa lenteur, et on tente un ralenti sur le mirage pour apprécier enfin de pouvoir, sans risque, faire ses achats de Noël.

Aujourd’hui, dans une brocante, j’ai vu un Walkman rouge en vente sur un étal. J’ai souri en me souvenant de la tête du vendeur, qui, d’astreinte en ce lointain 24 décembre, ne comprit pas cet amas de Walkman écarlates qu’un client transparent engouffra dans ses poches pour, il ne l’a jamais su, se colorer un peu.

Posté par polipoterne à 16:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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