06 décembre 2008

Le Goboeil

fontaine

Teulé les lavoncourt, petit village de Haute Saône partagée par quelques familles terriennes qui se sont appropriés, en ces années d'après guerre, les quelques milliers d'hectares de la commune laissés à l'abandon par les victimes des six ans de  tragédie.

Pour préserver le patrimoine agricole, les arrangements se tissent pour marier le fils de l'un avec la fille de l'autre et déplacer à chaque héritage les clôtures que les vaches dodues regardent reculer avec autant d'intérêt que la vision d'un train qui avance.

Sur la place du village, trône la vieille fontaine verdâtre distribuant l'eau potable des notables qui commencent juste à entendre parler de l'eau courante par la TSF. Sur ce trône aquatique, règne Leu Leu, l'idiot du village. Il a toujours fallu un idiot reconnu pour se sentir normal à son passage, il a toujours fallu une personne sur laquelle rire pour éviter de pleurer sur soi. Leu leu était celui là pour  ce village là.

Mais, en cet automne 1947, Leu Leu ne faisait plus rire en se balançant, la langue pendante, sous la branche du chêne qui ombrageait la fontaine.

Tout avait commencé en septembre de cette même année, quand le cheptel d'une famille fut retrouvé décimé avec la particularité d'avoir, pour chacune des bêtes, les yeux arrachés. Il n'en avait pas fallu plus pour déclencher la guerre des familles. Les fourches, faux et autres armes agricoles sortirent pour autres choses que les récoltent. Mais, la confrontation ne put avoir lieu, les emberlificotions étaient si nombreuses dans les promesses et concrétisations maritales, que chaque familles auraient eu l'impression de se trucider elles même. Devant l'impossibilité de résoudre le problème de la responsabilité du carnage bovin, l'idée lancée idiotement que Leu leu était capable de fomenter un tel massacre, tint lieu de jugement.

En cette nuit froide de Franche Comté, Leu Leu rentrait chez lui avec son bois et sa hache sur l'épaule. Depuis qu'il avait perdu sa maman le mois dernier d'une pneumonie foudroyante, il était livré à lui même, mais arrivait à subsister à l'étonnement des villageois. Il ne comprit pas tout de suite quand une meute d'humains l'encercla, vociférant des menaces à son encontre. Il se rappela juste que sa maman lui disait de ne pas se laissait faire quand il se sentait menacé. Le paysan le plus proche ne réagit pas quand la hache accomplit un mouvement circulaire. Il fut aussi le seul qui ne vit pas sa tête se détacher de son socle attribué dés sa naissance. Personne, en fait, ne réagit alors. Les visages ne montraient que stupéfactions quand à cette action aussi rapide que décisive. Les réactions eurent lieu, quand Leu Leu se pencha pour arracher les yeux de la tête orpheline, et les avaler aussitôt.

Maintenant, Leu Leu se balance sous une branche du chêne qui surplombe la fontaine, une corde autours du cou.

Sa dernière pensée fut pour sa maman, quand elle lui disait de gober des œufs tous les jours pour rester en bonne santé.

Il l’entendait encore, quand le nœud coulant fut passé autour de son coup ;

« Mon chéri » avait-elle dit avant de rendre son dernier souffle « ne laisse yamais personne se moquer de toi, soit gentil avec tout le monde, mais ne laisse personne yetre méchant ya ton propos. Gobe des yoeufs tous les matins pour rester en pleine forme, yet tu resteras fort. Ye t’aime »

Leu Leu n'avait jamais réalisé que sa maman avait l'habitude de rajouter des «y» sur tous les mots commençant par une voyelle.

Yauront le temps d'en parler la yaut, yau paradis…

Posté par polipoterne à 22:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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